Le retour de l'Etat interventionniste
Principaux points à retenir
- Le rôle de l'Etat au sein de l'économie varie au fil du temps
- Depuis la crise financière de 2008-2009, l'Etat est revenu au centre du jeu. L'enchaînement des crises depuis a en effet contraint les pouvoirs publics à intervenir avec fermeté et de façon répétée afin d'éviter un effondrement économique social.
- Ce retour de l'Etat interventionniste repose sur divers facteur économiques, sociaux, géopolitiques et financiers.
Le retour de l'Etat interventionniste, un thème d'investissement clé
L’empreinte de l’Etat sur la vie économique varie selon les périodes et les courants de pensée. Alors que les tenants du libéralisme plaident en faveur d’une mise en retrait de l’Etat, permettant une plus grande flexibilité des mécanismes du marché, les adeptes de la théorie keynésienne classique, au sein de laquelle la demande occupe une place centrale, prônent un interventionnisme étendu et pluridimensionnel. L’histoire a ainsi été marquée par une alternance, lente mais régulière, des politiques libérales et keynésiennes. Au cours des cent dernières années, le balancier est passé deux fois d’un côté à l’autre du spectre, et tout porte à croire qu’il est à nouveau en train de bouger.
La dernière grande période d’interventionnisme de l’Etat remonte aux années 1920 à 1960. Au lendemain de la Première Guerre mondiale (1914-1918), les inégalités, le chômage de masse et la paupérisation de segments croissants de la population alimentent les appels à une plus forte implication de l’Etat dans l’économie. Le totalitarisme progresse par ailleurs dans certains pays européens, y compris en Allemagne et en Italie, et soumet de nombreux aspects de la vie en société à l’autorité de l’Etat.
Aux Etats-Unis, la Grande Dépression de 1929-1933 conduira elle aussi à un plus grand interventionnisme de l’Etat. Le New Deal de Franklin D. Roosevelt entraînera d’importants changements sur le front du droit du travail et de la sécurité sociale, ainsi que la création de nombreuses agences et programmes fédéraux.
Depuis la crise financière de 2008-2009, l'Etat est aussi revenue au centre du jeu.
Alors que le rôle de l’Etat monte en puissance dans les années 1930, une école de pensée néoclassique, promouvant les principes du libre-échange, voit le jour au sein du département d’économie de l’Université de Chicago.
Méfiants face à l’interventionnisme étatique, ces partisans du libéralisme comptent sur les mécanismes du marché pour générer de la croissance et favoriser la prospérité. Ils appellent même au transfert de certaines prérogatives de l’Etat au secteur privé. Privatisations, déréglementation, libre-échange et austérité budgétaire sont généralement au cœur des programmes de l’école de Chicago et d’autres économistes, que l’on qualifiera plus tard de néolibéraux.
Dans les années 1980, Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux Etats-Unis appliqueront des programmes néolibéraux, qui réservent à l’Etat un rôle très réduit.
Depuis la crise financière de 2008-2009, l’Etat est aussi revenu au centre du jeu. L’enchaînement des crises a en effet contraint les puissances publiques à intervenir avec fermeté et de manière répétée pour éviter un effondrement économique et social.
Cette empreinte croissante de l'Etat ne sera pas sans conséquences pour les investisseurs.
Ce retour de l’Etat interventionniste peut prendre des formes diverses. L’administration Trump, par exemple, bien que résolument protectionniste, n’a jamais remis en cause la nature fondamentalement libérale de l’économie américaine, tandis qu’en Chine, le capitalisme d’Etat côtoie un secteur privé de plus en plus réglementé. Les investissements massifs nécessaires au financement de la transition climatique et les efforts de décarbonation des économies nationales sont également des domaines propices à l’interventionnisme. L’Union européenne a ainsi lancé un programme de 750 milliards d’euros pour accompagner la transition climatique et numérique.
Ce retour en force de l’Etat a de multiples conséquences économiques, sociales, géopolitiques et financières. L’adoption de mesures visant à réduire les inégalité et à relancer les économies en temps de crise contribue par exemple à l’explosion de la dette publique. Entre 1980 et 2020, le ratio dette/PIB des pays développés est ainsi passé de 30% à 120%, en moyenne. Et plusieurs facteurs laissent penser que l’empreinte économique de l’Etat est appelée à s’étendre, avec pour effet un accroissement de la dette publique. Le changement climatique, le vieillissement de la population et les inégalités persistantes comptent parmi les grands enjeux voués à entraîner une intervention durable de l’Etat au cours des dix années à venir.
Cette empreinte croissante de l’Etat ne sera pas sans conséquences pour les investisseurs. L'augmentation de la dette publique a déjà influencé les politiques monétaires ces dix dernières années, maintenant les taux d'intérêt et les rendements obligataires à des niveaux très bas. Et même si nous sommes aujourd’hui arrivés à un carrefour, puisque de nombreuses banques centrales s’efforcent de normaliser leur politique, il y a fort à parier que ces dernières garderont un œil sur l’évolution de la dette. L’augmentation des dépenses d’investissement contribue par ailleurs à une accélération des émissions d’obligations vertes et renforce l’attrait de ce marché. L’interventionnisme de l’Etat affecte également les actions. En Chine, le tour de vis réglementaire dans un certain nombre de secteurs, de l’éducation privée à l’immobilier en passant par les plates-formes internet, a eu une incidence significative sur les marchés, par le biais d’une volatilité accrue. Dans les pays occidentaux, les dépenses de défense, sur fond de guerre en Ukraine, et le durcissement des réglementations applicables aux réseaux sociaux constituent d’autres exemples. Compte tenu de son impact sur les marchés, l’activisme des Etats s’imposera donc, à n’en pas douter, comme un thème d'investissement majeur au cours des dix prochaines années.